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05/08/2017

Cédric Herrou, l'homme qui n'a plus de vie

"Une visite à Cédric Herrou, l'homme qui n'a plus de vie
... et à l'association Roya citoyenne, visée par un journal anonyme"
 

Contrairement à ce qu'annonçait Valeurs Actuelles la semaine dernière, l'agriculteur de la Roya Cédric Herrou, animateur du réseau d'aide aux migrants Roya Citoyenne, n'a pas été incarcéré. La preuve ? 

@sur image l'a rencontré avant son passage en Cour d'Appel d'Aix en Provence pour le rendu d'un premier délibéré fixé au 8 août 2017 entre 8 et 12h.

herrou,la roya,migrants

« Breil-sur-Roya. "Avant j'avais une vie", dit Cédric Herrou. "Grimper, boire des coups avec les amis". Mais ça, c'était avant. Pour l'heure, énumère-t-il, installé dans un des fauteuils Emmaüs où il reçoit la presse mondiale, il faut répondre à l'équipe de Al Jazeera english, qui doit filer reprendre un avion à Nice. Chasser d'un coup de balai le coq démonstratif qui s'aventure trop près de la table où déjeunent la poignée de migrants rescapés du coup de balai policier du week-end dernier. Penser à se racheter un smartphone -la PAF ne lui a pas rendu le sien, après sa garde à vue, c'est sa sixième saisie de smartphone. Tous les quinze jours, il faudra se conformer à son contrôle judiciaire, et pointer à la gendarmerie. Sans compter les prochaines sollicitations des équipes télé "pleines de thune", du genre Vice ou CNN, qui veulent avant tout "filmer du passage de migrants". Tout cela sans oublier de descendre à Nice chaque jeudi, livrer ses œufs et sa pâte d'olives bio. Pas étonnant, qu'il ait raté, l'an dernier, le train qui devait l'amener sur notre plateau.

"Je ne suis ni pour ni contre l'eau, mais ça fuit"

"Avant, j'avais une vie". Pour l'instant, la vie a choisi pour lui. Elle a choisi de le projeter dans les jumelles des quelque trente gendarmes qui, selon lui, se relaient pour surveiller depuis les montagnes voisines, les tentes d'hébergement, entre lesquelles tournent les poules et les portées de chatons.

La Vallée de la Roya fourmille de gendarmes. Deux escadrons de la "Mobile" (soit 300 militaires) se relaient chaque mois. Certains (en uniforme traditionnel) sont affectés aux contrôles routiers, renforcés par l'état d'urgence. D'autres (pantalons de treillis, t-shirt noir) traquent le migrant dans la montagne, par les multiples petits chemins de cette loterie parfois meurtrière qui s'appelle une frontière. Avec des succès variables. Les arrivées chez Cédric Hérou ne se tarissent pas.

Cédric Herrou est première ligne dans un interminable pugilat contre l'absurdité tâtillonne de la politique française d'invisibilisation des migrants. Interdictions, semi-interdictions, tolérances non-dites, aboutissent à ces incriminations obliques et hypocrites (conduite de passagers sans ceinture de sécurité, hébergement dans des conditions insalubres, etc). Interdire, disperser, entraver les distributions de repas, fermer les yeux : tout, pourvu que les migrants ne se voient pas. "Tous les tuyaux fuient, et tout le monde regarde ailleurs. Moi, je dis simplement, ça fuit. Je ne suis ni pour ni contre l'eau, mais ça fuit".

"Ce n'est pas moi qui conduisais le train"

Après des mois d'escarmouches et une condamnation du préfet pour "atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile", Herrou avait trouvé un accord avec la gendarmerie de Menton : descendant ses fournées de migrants à la PADA (plateforme d'accueil des demandeurs d'asile) de Nice, il envoyait au préalable la liste des convoyés par mail à la gendarmerie. Pour des raisons confuses (dont la fermeture par la mairie de Nice d'un square où ils comptaient dormir) une partie d'entre eux ont choisi, le 24 juillet, de prolonger le trajet jusqu'à Marseille. La police a mis fin à l'expédition en gare de Cannes, et embarqué Herrou pour transport illégal ("je ne transportais pas, j'accompagnais. Ce n'est pas moi qui conduisais le train. Les policiers m'ont dit que rien n'était prévu pour eux à Marseille. Mais est-ce que c'est de ma faute ?"). Si l'hébergement et les soins aux migrants sont autorisés, depuis l'abrogation en 2012 du "délit de solidarité", le transport, lui, reste dans le flou. Absurde, absurde, absurde, peste Herrou, que révoltent surtout hypocrisie et incompétence. "A la limite, on ferait mieux de cesser de les recueillir, et couler carrément les bateaux de migrants en Méditerranée. Au moins, ce serait plus franc". Bien entendu, il ne faut pas le prendre au premier degré.

Solitude

La question des migrants est tombée sur la tête de la dizaine de militants qui forment l'association Roya citoyenne. Et quand on dit une dizaine ! Ce qui frappe quiconque gravit le raidillon qui mène à l'exploitation depuis la route, est la solitude de l'agriculteur. Même si la distribution quotidienne de repas à plusieurs centaines de migrants de l'autre côté de la frontière italienne, à Vintimille, peut mobiliser une quarantaine de militants français, il n'y a pas à Breil de militants assez aguerris pour avoir le réflexe de cacher les ordinateurs en cas de garde à vue (alors qu'on sait pourtant qu'une perquisition suivra, et qu'ils seront saisis). Dans l'exploitation elle-même, huit demandeurs d'asile assurent l'intendance (préparation des repas, lessive, nettoiement du campement). Mais les transports de sacs poubelle à la déchetterie, par exemple, restent problématiques.

Et encore ces militants sont-ils bien isolés dans le Ciottiland des Alpes Maritimes, où même les rares élus de gauche n'osent pas s'opposer frontalement à la politique "no migrants" du duo Ciotti-Estrosi. Les partis de gauche, PCF et France Insoumise ? Ils soutiennent "mollement" dit Suzelle Priol, militante du village perché de Saorge. Quand Ciotti a fait voter une résolution au Conseil Départemental, s'opposant à la répartition en France des migrants de Calais, le conseiller départemental PCF Francis Tujague s'est contenté de s'abstenir. "Tujague est maire de Contes. S'il avait proposé l'ouverture d'un centre d'accueil, Ciotti lui aurait immédiatement rétorqué de le prendre chez lui", soupire un militant.

Herrou joue-t-il trop "perso" ? Son dynamisme parfois imprévisible décourage-t-il les autres bonnes volontés militantes ? Éternelles questions des combats incarnés par un militant plus charismatique que les autres. Évocation de précédents illustres. "Quand Mandela était en prison, on criait « libérez Mandela ». se souvient un vieux militant parisien, retiré dans la Roya. "Parfois, pas toujours, on ajoutait « et les autres prisonniers politiques »".

"en ce moment, vous pétez un coup dans la roya..."

Dernière tuile en date pour Roya citoyenne : un mystérieux bimestriel anonyme et gratuit, déposé la semaine dernière dans les hôtels et les restaurants de la vallée, et qui, sous couvert d'un nébuleux régionalisme royasque, tacle Herrou et tous les "néo hippies" de la vallée. Derrière "le torchon", comme ils disent, tiré à 5 000 exemplaires, l'association soupçonne un électron libre "royalo-libertaire", Rodolphe Crevelle, fantasque activiste sexagénaire d'extrême-droite, repéré et tracé depuis longtemps par les radars des "antifas" de La Horde.


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Émoi dans la vallée. Qui a financé l'opération ? Nul ne sait. Débat. Faut-il porter plainte, au risque de lui faire de la publicité ("en ce moment, vous pétez un coup dans la Roya, on parle de vous à Bruxelles" analyse une militante) ? Aux dernières nouvelles, une plainte en référé est en cours d'élaboration.

Les anonymes indiquent un numéro de portable sur la première page. J'appelle. Je me présente. Au bout du fil, on joue au plus malin. En fait, "on" adorerait (si si !) dialoguer avec Roya citoyenne. Dix minutes d'esquives, dix minutes à jouer au plus fin. "On" ne confirme pas être Rodolphe Crevelle, mais "on" a "beaucoup de respect" pour lui. Dans le prochain numéro, "on" militera pour l'attribution du prix Sakharov à Cédric Herrou. Et quand je prends congé : "j'aimais beaucoup votre émission, à la télé. Vous aviez une journaliste, là, d'origine israélite, sexuellement très attirante". Cachez le naturel... »

 

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